Selon des informations des journaux L’Echo et De Tijd, Le géant français de la grande distribution Carrefour étudierait la vente de ses activités en Belgique. En clair, Carrefour pourrait envisager de disparaître du sol belge. Une annonce qui fait craindre le pire dans le secteur – en recherche d’équilibre – de la grande distribution.
Par Anthony Roberfroid avec Maxime Maillet et Nathalie Servais
Carrefour va-t-il quitter le territoire belge ? C’est la préoccupation de ce mercredi dans le secteur de la grande distribution. Le groupe français étudierait la vente de ses activités présentes dans notre pays selon les informations des journaux L’Echo et De Tijd.
Le groupe compte aujourd’hui 40 grands hypermarchés, 440 supermarchés Carrefour Market et 300 magasins de proximité Carrefour Express. À l’exception des hypermarchés et des 43 supermarchés, presque tous les magasins sont gérés par des exploitants indépendants.
Face à ce possible départ évoqué ce mercredi, c’est le sort des 10.000 travailleurs directs du groupe qui pourrait donc tomber dans l’incertitude. Et jusqu’à près de 20.000 collaborateurs si l’on comptabilise les emplois indirects.
Si ce départ se confirme, c’est un séisme qui pourrait frapper le secteur. Carrefour est en effet l’une des trois plus grandes chaînes de supermarchés de Belgique avec Colruyt et Delhaize.
Cette crainte de voir Carrefour quitter la Belgique s’inscrit dans un contexte global difficile pour la grande distribution.
Pourtant, "Carrefour Belgique va aujourd’hui moins mal qu’il y a quelques années" détaille d’emblée Pierre-Alexandre Billiet. "D’après leurs dires, la Belgique redevient petit à petit rentable. Mais la rentabilité n’est pas du tout assez importante pour dire que Carrefour est un succès. Et surtout, les handicaps structurels historiques continuent à peser sur les résultats du groupe en Belgique."
Selon l’expert, plusieurs éléments permettent de comprendre pourquoi Carrefour est en difficulté dans notre pays :
Le blues du modèle des hypermarchés
Le milieu de la grande distribution est aujourd’hui en pleine mutation en Belgique, et le modèle des hypermarchés et supermarchés a du plomb dans l’aile.
"La force de Carrefour, c’était d’avoir des formats différents", explique Pierre-Alexandre Billiet. "Cependant, certains formats ont vraiment des difficultés depuis des années, dont les hypermarchés, que Carrefour arrive à bien réinventer et à gérer avec succès, mais peut-être pas assez rapidement pour l’actionnaire principal", ajoute-t-il.
Carrefour repose principalement sur la stratégie du multiformat en Belgique, mais les 40 grands hypermarchés de la marque affichent des performances médiocres alors qu’ils représentent la moitié du chiffre d’affaires selon De Tijd. Au moment de la vague de licenciements en 2018, pas moins de la moitié d’entre eux étaient déficitaires, ajoute le journal.
Une concurrence féroce
Vient ensuite la concurrence des autres enseignes de la grande distribution.
Carrefour, contrairement à d’autres magasins, est notamment impacté par les commissions paritaires desquelles dépendent la majorité de ses employés : "Un des handicaps structurels les plus importants, c’est le handicap au niveau des commissions paritaires. Carrefour paye son personnel jusqu’à presque 50% de plus que ses concurrents. C’est un handicap qui date encore du groupe GIB lorsque Carrefour a acheté GB Belgique", explique le directeur du magazine Gondola.
C’est notamment sur ce point que Delhaize a réalisé des économies d’échelle. En franchisant l’ensemble de ses magasins en 2023, elle a pu engager ses nouveaux employés sous une nouvelle commission paritaire, moins intéressante pour les travailleurs, mais plus avantageuse pour la marque au lion, et ainsi faire baisser ses coûts salariaux.
"Le coût horaire que paie Carrefour est de 30 euros de l’heure. Pour ce qui est du coût horaire d’un franchisé, il va payer son employé 18 euros de l’heure. C’est entre autres pour cela que Delhaize a fait cette franchise. Delhaize a payé 500 millions d’euros pour se délester d’une non-dynamique de certains intégrés et de la charge sociale", détaille Pierre-Alexandre Billiet.
Une stratégie qui a fonctionné pour les finances de Delhaize. Mais selon le directeur de Gondola, le groupe Carrefour ne semble pas vouloir restructurer son fonctionnement : "De son côté, le CEO du groupe Carrefour ne va pas payer un euro pour une transformation, alors qu’elle serait nécessaire", estime-t-il.
Pour Pierre-Alexandre Billiet, Carrefour Belgique semble choisir le modèle de négociations syndicales, contrairement à confrontation sèche comme l’a fait Delhaize, ou la fermeture pure et simple comme l’a fait Cora.
Le changement de commission paritaire des employés de Delhaize n’est pas le seul élément qui a accentué la pression sur Carrefour. Les conventions collectives de travail (CCT) différentes de ses concurrents ont aussi un impact.
Pour Myriam Delmée, présidente du Setca (Syndicat des employés, techniciens et cadres – lié à la FGTB), "la franchise des 128 magasins Delhaize a amené une concurrence déloyale, qui se joue notamment sur le dimanche. Avant, vous n’aviez que des petits magasins qui étaient ouverts le dimanche. Maintenant, avec les gros supermarchés Delhaize qui sont ouverts le dimanche, les clients ont déplacé leurs courses à la fin du week-end. Il y a donc un manque à gagner pour les magasins qui n’ouvrent pas le dimanche." Carrefour tente en effet depuis deux ans d’ouvrir ses grands hypermarchés le dimanche, mais sans succès.
Un manque d’efficacité ?
Enfin, un autre élément permettant d’expliquer les difficultés de Carrefour par rapport à d’autres grands groupes comme Colruyt ou Delhaize, c’est la logistique : "Carrefour n’a pas sa propre logistique en Belgique, donc elle fait appel à une logistique qui est "out-sourcée" (en faisant appel à des prestataires externes, ndlr) et on voit que l’efficacité en grande distribution dépend aussi de cela. C’est un système qui est certes plus agile, mais moins efficace", révèle Pierre-Alexandre Billiet.
Arrivé en Belgique au début des années 2000 après le rachat des magasins GB, le logo bleu-blanc-rouge de Carrefour a progressivement remplacé la boule rouge des fameux "Grand Bazar".
En plus de vingt années, le groupe Carrefour n’a pas vécu un long fleuve tranquille. De nombreuses restructurations ont notamment eu lieu, comme en 2010 quand l’entreprise a supprimé 1700 emplois en Belgique, ou encore en 2018 lorsque le groupe a pris des mesures drastiques et élaboré un grand plan de transformation. Près de 1000 personnes ont vu leur contrat s’arrêter cette année-là.
Pour Pierre-Alexandre Billiet, spécialiste de la grande distribution et directeur du magazine spécialisé Gondola, si Carrefour venait à quitter notre pays, "cela aurait un énorme impact sur la Belgique. Ça serait tout simplement catastrophique et cela perturbera très fortement le marché."
"Un géant de la distribution qui quitte un pays, sous quelque manière que ce soit, va totalement perturber le marché belge", prévient le spécialiste. "Il pourrait y avoir une mise sous pression des disponibilités alimentaires dans certaines régions. Il pourrait aussi y avoir des soucis en matière de concurrence. Si la filiale belge de Carrefour devait être achetée totalement ou partiellement par l’un des deux autres grands distributeurs (Colruyt ou Delhaize, ndlr), cela mettrait la concurrence à mal."
Si Carrefour tente aujourd’hui de rassurer, dans un communiqué de presse, en expliquant qu’il "est et reste incontournable en Belgique", les syndicats se montrent craintifs.
"Depuis la franchisation complète des magasins Delhaize, tout est envisageable en Belgique, estime Myriam Delmée. De plus, il faut quand même se souvenir qu’il y a quelques mois déjà, la presse avait fait part, au nord du pays en tout cas, de pourparlers entre Carrefour et Ahold. Donc ce faisceau d’indices concordants m’amène à penser qu’il n’y a pas de fumée sans feu et que tout est possible."
Finaliser les négociations avec les syndicats
Est-ce qu’il y a cependant un risque problème imminent ? "Non", selon Pierre-Alexandre Billiet. "Les employés de Carrefour ne doivent pas être inquiets, ils ne vont pas perdre leur job demain. Par contre, ce qu’on voit, c’est que si Carrefour n’est pas capable de régler ce handicap salarial qui traîne maintenant depuis des dizaines d’années, la situation va devenir littéralement insupportable économiquement. Donc il y a quand même un degré d’urgence à régler ça."
Syndicats et experts sont donc d’accord sur un point : la solution serait d’harmoniser les commissions paritaires de manière que tout le monde joue avec les mêmes règles, notamment en termes salariaux ou en termes de travail le dimanche.
"Les trois dernières années sont les meilleures années de Carrefour en Belgique depuis 25 ans. Carrefour est en train de naviguer, de faire totalement tourner ce grand paquebot. Ça prend du temps. Mais s’ils n’y arrivent pas, là, les enjeux sont importants", rappelle Pierre-Alexandre Billiet.
Franchiser comme Delhaize
Si les négociations ne portent pas leurs fruits, Carrefour pourrait prendre une voie semblable à celle de Delhaize en franchisant certains de ces magasins, une solution qui serait "la toute dernière option", selon le directeur du magazine Gondola.
"Les scénarios possibles pour Carrefour sont le résultat d’une non-prise de décision de ces derniers mois, ces dernières années, puisque tout le monde sait, comme l’a fait Delhaize, que cette franchisation était inévitable. Carrefour n’a clairement pas l’intention de quitter le sol belge, mais une transition tardive augmente le risque finalement de pousser Carrefour à quitter tout simplement le sol belge. On sait que cette restructuration coûte énormément d’argent et on sait aussi que la société mère n’est plus d’avis de vouloir refinancer la énième réorganisation de Carrefour Belgique. Donc, à mon avis, je pense que la toute dernière option, ce serait peut-être de franchiser, si ce n’est pas trop tard. Et sinon, effectivement, ce serait de quitter la Belgique. Mais on ne vend pas un réseau de distribution comme on vend un vélo ou une pomme".
Quitter la Belgique
Si Carrefour prend cependant la décision du départ de la Belgique, la revente des activités du groupe dans notre pays pourrait se faire à un grand acteur – une option peu réalisable selon Pierre-Alexandre Billiet – ou les autres acteurs pourraient se partager la part du gâteau, avec possiblement des révisions de contrats et des pertes d’emplois à la clef.