Thomas Gadisseux avec Maïté Warland
Il y a un an, Delhaize provoquait un séisme dans le secteur de la grande distribution annonçant vouloir franchiser 128 magasins et confier leurs 9200 travailleurs à des gérants indépendants. La raison invoquée pour justifier ce séisme : retrouver de la croissance sans toucher à l’emploi. Aujourd’hui, l’ensemble des magasins concernés ont retrouvé un repreneur. Mais un an après, où en est-on ? Est-ce que l’image de Delhaize a été écornée et est-ce que l’enseigne au lion n’est que le premier domino d’une longue série ? Pour tenter de répondre à ces questions, Thomas Gadisseux recevait ce jeudi matin Pierre-Alexandre Billiet, directeur de Gondola, plateforme de la grande distribution et des marques en Belgique.
Pour le spécialiste, la saga Delhaize a fait bouger plusieurs lignes dans le pays : "La première, c’est la centralisation de la force syndicale. Auparavant, cette force syndicale était compacte, le groupe était fortement impacté par des décisions syndicales. Aujourd’hui, le poids de ces syndicats est réparti sur 128 magasins. Le groupe n’a donc plus face à lui une seule grosse entité", analyse Pierre-Alexandre Billiet.
"Ce qui change également, c’est la dynamique au sein du magasin. La dynamique d’un indépendant est totalement différente de la dynamique d’un gérant intégré. Enfin, ce qui a changé aussi et cela va se voir sur le long terme, c’est l’image de Delhaize sur le consommateur. Au départ, les réactions étaient virulentes, on appelait au boycott. Mais finalement on pense qu’à terme, l’entreprise va très très peu souffrir d’une image négative. Au contraire, elle va refaire des promotions et remettre des produits en baisse de prix, etc. Ce qui va à nouveau attirer le consommateur. Et je pense que dans quelques années, on risque d’avoir oublié cette saga."
Comment expliquer justement cette perte de mobilisation, au fil des semaines, des consommateurs ? Au départ très actifs et en colère, les clients sont revenus dans l’enseigne. Pour le spécialiste, c’est avant tout une question de pouvoir d’achat : "Aujourd’hui, ce qui prime, c’est le pouvoir d’achat. La majorité des consommateurs agissent par intérêt. En plus, le franchisé a un rapport direct avec la clientèle, il en a directement besoin. Dans un magasin d’enseigne ou un magasin intégré, le magasin dépend de la maison mère, pas l’indépendant. Il dépend d’abord de ses clients."
Cette franchisation des magasins était aussi une preuve qu’il y avait un problème au sein de l’enseigne au lion. Aujourd’hui existe-t-il donc 128 plus petits problèmes au lieu d’un seul ? Pas si l’on en croit Pierre-Alexandre Billiet : " Ce sont aussi 128 opportunités potentielles. Tout va dépendre maintenant de la dynamique du franchisé. Le secteur est en pleine réorganisation, tout change. C’est plus facile dans un environnement qui est en plein changement."
Des syndicats bien moins positifs
La franchisation se serait donc bien déroulée chez Delhaize, un constat que ne partage pas Myriam Delmée, Présidente du Setca : "On a des démissions, des malades", explique-t-elle. "Il y a des gens qui ont réorienté leur carrière et ils sont remplacés par des flexi-jobs. La qualité de l’emploi chez Delhaize s’érode", ajoute la déléguée. Dans ce dossier, la syndicaliste pointe aussi le rôle de la justice : "On n’a jamais eu une justice aussi dure et aussi large quand il s’agit d’empêcher les piquets de grève. La justice a empêché pratiquement tout mouvement alors qu’il n’y avait pas de voie de faits ou de contraintes sur qui que ce soit pour l’entrée dans les magasins. Les juges, partout dans le pays ont donné raison à Delhaize, cassant de la sorte toute possibilité d’avoir un mouvement social qui tienne la route."
La crainte de pertes d’emplois est-elle totalement écartée ?
Lors de l’annonce de Delhaize, les deux grandes craintes des syndicats et du personnel étaient un licenciement massif mais aussi que l’emploi soit la variable ajustable de toute cette réforme. Pour le spécialiste, il faut encore attendre avant d’avancer une conclusion : "Delhaize a répondu positivement puisqu’il n’y a pas eu de licenciement de masse et les 128 franchisés ont été trouvés. Mais nous sommes encore en phase transitoire aujourd’hui. On pourra donc faire le décompte dans trois ans, quand effectivement cette phase de transition sera bel et bien terminée."
Mais le directeur de Gondola prévient : "Dans ces trois ans, il y a encore beaucoup de choses qui peuvent arriver. Là, il faut être très très clair, pas uniquement chez Delhaize, mais dans la totalité de la grande distribution qui est quand même sous pression et qui met la totalité de la chaîne sous pression."
Un avant et un après Delhaize
Cette saga Delhaize est-elle le début d’un domino, est-ce que d’autres enseignes pourraient subir les mêmes réformes structurelles ? "Oui, je pense", affirme Pierre-Alexandre Billiet, "Personne n’a vu arriver la crise Delhaize. Cette décision était abrupte mais c’était tout ou rien, si la franchisation s’était mal déroulée, on aurait eu un réel problème, beaucoup plus grave. Je pense qu’on aurait dû faire face à une réorganisation sanglante au sein de Delhaize."
La direction du groupe s’est d’ailleurs montrée très discrète et prudente, refusant de communiquer dans les médias notamment : "Je pense que l’enjeu était très grand et reste grand. Il faut savoir que la grande distribution a une croissance négative aujourd’hui. La grande distribution s’est bien portée tant que le consommateur consommait plus. Mais cette époque est terminée, on ne va pas manger et boire plus. La totalité du secteur est donc sous pression. Ce que l’on voit chez Delhaize aujourd’hui, on risque de le voir chez d’autres distributeurs."
Mais pour Gondola, les répercussions de cette mise sous pression du secteur vont aussi se répercuter ailleurs : "Cela risque de se répercuter également sur la totalité de la chaîne alimentaire, c’est-à-dire de l’agriculture à l’agro industriel, à la grande distribution", estime Pierre-Alexandre Billiet, "C’est vraiment toute la chaîne qui doit être remise en question. Nous avons été habitués pendant quatre décennies à consommer plus. Et cette stratégie, cette structure aujourd’hui, touche vraiment à son paroxysme. C’est ça le changement fondamental. Tant qu’on n’aura pas trouvé de réponse économique, ni sociale parce que la grande distribution a un rôle social aussi, on va se retrouver avec des tracteurs dans les rues, des manifestations etc."
Une nouvelle ère de franchisation est en cours
Cet effet domino va donc toucher tout le secteur et au-delà selon le spécialiste. Certaines enseignes doivent donc s’attendre à être, à leur tour, franchisée : "Toutes les enseignes qui peuvent être franchisées seront probablement franchisées. Les enseignes qui ne peuvent pas ou très difficilement être franchisées, ce sont plutôt ce qu’on appelle les discounters comme Aldi, Lidl, Colruyt. Parce qu’il s’agit d’un modèle plutôt militaire. Il y a peu de place pour l’entrepreneuriat dans ce type de modèle. On exécute au coût le plus bas, au revenu le plus élevé et il y a peu de discussions. Ce modèle ne se prête pas à la franchisation. Par contre, tout autre type de distribution va effectivement pousser un maximum la franchisation", analyse Pierre-Alexandre Billiet.
Faut-il un cadre pour ces réformes ? Est-ce que le politique, très absent dans le dossier Delhaize, doit encadrer ces réformes ? Pour Gondola, la réponse viendrait d’abord du secteur lui-même : "Il y a une forme d’autorégulation que le secteur devrait à un certain moment assumer. On ne peut pas continuer à surconsommer si on continue à surconsommer. C’est le secteur dans sa totalité qui vire au déluge. Deuxièmement, il y a aussi une régulation. On voit bien que le secteur tout seul n’est pas assez armé. Et troisièmement, je pense qu’il y a une forme de ce qu’on appelle un code of conduct. Le secteur doit aujourd’hui revenir avec des messages positifs vers le consommateur. En matière de santé, en matière de durabilité, en matière de biodiversité, tous ces sujets hyperimportants aujourd’hui, le secteur doit s’engager, il doit aujourd’hui montrer son engagement."