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20 juillet 2026
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Grande distribution : une dépendance française toujours plus forte

La bronca des petits commerces contre les fermetures du reconfinement met en lumière la place privilégiée des hypers et supermarchés. La moitié des communes rurales n’a plus de commerce de proximité.

Jade Lindgaard

Personne n’en a suggéré l’idée, tellement elle semble incongrue au regard de ce qu’est devenu l’urbanisme commercial en France. Mais si le gouvernement avait voulu fermer les hypermarchés pour réduire la circulation du coronavirus, les Français·e·s auraient été privé·e·s de leur principal lieu d’approvisionnement en produits alimentaires. En 2018, 65 % des produits alimentaires étaient commercialisés par les grandes surfaces d’alimentation générale, selon une note de l’Insee d’avril dernier, dont un tiers dans les hypermarchés.

Cette année-là, les ventes des hypermarchés s’élevaient à 100 milliards d’euros. Deux produits sur dix vendus en hypermarché sont de l’épicerie, et parmi les produits frais, la viande et ses produits dérivés arrivent en tête (16,5 %), suivis par les fruits et légumes (9,1 %), précise l’Insee.

Le média spécialisé LSA avait publié en 2015 cette carte de France de la distribution alimentaire par type d’enseigne et par région.

Il a aussi réalisé un classement des agglomérations françaises en fonction du chiffre d’affaires par mètre carré commercialisé (Paris, Marseille, Lyon et Lille arrivent en haut de la liste). La part de marché de la vente à distance pour l’alimentation reste marginale, autour de 4 %.

En fait, un tiers du chiffre d’affaires de tout le commerce de détail est concentré dans 1 % des points de vente, qui emploient un quart des personnels du secteur et appartiennent majoritairement à la grande distribution, selon une autre note de l’Insee. Avec 73 millions de mètres carrés de surface commerciale pour 67 millions d’habitants, la densité commerciale était de 1,09 m2 par habitant en France en 2017. La surface moyenne de vente des commerces alimentaires non spécialisés atteint 780 m2.

Ces chiffres permettent de jeter un autre regard sur la liste des biens « essentiels » publiée par le gouvernement, dans un décret du 2 novembre, biens dont la commercialisation est la seule autorisée en cette période de confinement. En plus de l’alimentation et des activités énumérées dans l’article 37 du décret de reconfinement du 20 octobre (carburants, matériel médical, journaux, matériaux de construction, graines et engrais, ordinateurs, quincaillerie…), on trouve les produits de toilette, d’hygiène, d’entretien et de puériculture.

Or, l’accès à ces biens est déterminé par la structuration de l’urbanisme commercial, qui privilégie particulièrement, en France, les hypers et les supermarchés.

Cela dit, en dehors des produits alimentaires, la majorité des ventes physiques se font dans les magasins spécialisés : en 2018, le commerce non alimentaire spécialisé détient 56,4 % du marché des produits non alimentaires, selon les chiffres de l’Insee. Les principales formes de vente sur ce marché sont les pharmacies (10,1 %), les boutiques d’habillement (8,4 %) et les stations-service (4,6 %).

Les grandes surfaces d’alimentation générale détiennent 14,5 % du marché des produits non alimentaires, en baisse de 1,8 point par rapport à 2010 ; le recul est particulièrement marqué pour les hypermarchés. La part de marché de la vente à distance sur les produits non alimentaires reste là encore modeste (5,6 % en 2018), mais elle est en augmentation, selon les chiffres de l’Insee. Pour les vêtements, la situation est différente : la vente à distance devance désormais les grands magasins, tout en se situant très loin derrière les enseignes spécialisées.

Combien d’habitant·e·s sont aujourd’hui dépendant·e·s de la grande distribution pour s’approvisionner en biens de première nécessité ? Seule la moitié des communes rurales disposent encore de commerces de proximité, selon une note de l’Insee de 2010. Cela représente 25 % de la population rurale et 6 % de la population métropolitaine.

Christian Jacquiau, chercheur spécialisé en urbanisme commercial et auteur des Coulisses de la grande distribution (2000), en parle dans la quatrième séquence de cette interview vidéo, réalisée en marge d’une conférence à Barcelone en 2008.

Cela dit, les situations sont très disparates en fonction de leur région. La Bretagne est la région la mieux équipée en commerces de proximité, toujours selon l’Insee : seulement 4 % de la population rurale réside dans une commune sans commerce de quotidienneté. En revanche, la Haute-Normandie, la Lorraine, la Franche-Comté, la Picardie et la Champagne-Ardenne sont moins bien équipées en commerces de proximité : près de 70 % des communes rurales n’en ont pas, ce qui concerne plus de 40 % de la population rurale de ces régions.

Pour Olivier Razemon, journaliste au Monde et auteur du livre Comment la France a tué ses villes, « il y a une dépendance aux grandes surfaces. Il y a des endroits, en grande banlieue francilienne par exemple, où il n’y a pas d’accès à des produits frais dans un rayon de moins d’un kilomètre, et où la seule possibilité de se fournir est les centres commerciaux. Cela ressemble à ce qu’on appelle les déserts alimentaires au Royaume-Uni et aux États-Unis ».

« Depuis cinquante ans, la grande distribution s’est développée sans limites en périphérie des villes. Ce développement se poursuit même là où la population et le revenu moyen n’augmentent plus », note en 2016 un rapport du CGEDD, un service qui dépend du ministère de l’écologie et de l’Inspection générale des finances (IGF) : la consommation des ménages progresse de 1,5 % par an en moyenne et le nombre de mètres carrés de surfaces commerciales de 3 %. Les auteurs ont calculé que chaque année 5 milliards d’euros sont investis dans l’immobilier commercial.

Pour Olivier Razemon, « la question n’est pas de supprimer les grandes surfaces existantes mais s’il faut continuer à en construire. Or il existe un lobby très puissant, très écouté, qui veut pouvoir continuer à le faire ».

Un rapport ministériel s’inquiète en 2016 du phénomène de la vacance commerciale, ces magasins qui ne trouvent plus preneurs et affichent leurs rideaux baissés dans les quartiers de nombreuses villes françaises. Le taux de locaux commerciaux inoccupés dans le cœur des petites villes et des villes moyennes a doublé en 15 ans, passant de 6,2 % à 12,1 % en moyenne entre 2001 et 2016. Surtout, ce taux progresse rapidement depuis 2012, au rythme d’un point supplémentaire chaque année, explique le chercheur Pascal Madry.

« Si le commerce en centre-ville est avant tout dépendant du contexte socio-économique de son territoire, il est aussi très sensible au bon équilibre des concurrences au sein de l’appareil commercial, ainsi qu’à la qualité de son environnement », écrivent les auteurs du CGEDD et de l’IGF. Parmi leurs propositions : surseoir à toute décision de nouvelle implantation commerciale de plus de 1 000 m2 dans les agglomérations qui n’en sont pas encore pourvues.

La convention citoyenne pour le climat a défendu une idée proche : stopper les aménagements de zones commerciales périurbaines « très consommatrices d’espace ». C’est la proposition SL3.3 de leur rapport final (p. 299) : « Pour les zones commerciales et zones artisanales, prendre une mesure au niveau national d’interdiction de nouvelle surface artificialisée, sauf dans les zones où la densité de surface commerciale et artisanale par habitant est très inférieure à la moyenne départementale. »

C’est l’une de leurs demandes que le gouvernement a annoncé vouloir mettre en œuvre. En août, Jean Castex envoie une circulaire aux préfets les requérant de « faire usage des pouvoirs » dont ils disposent « pour lutter contre l’artificialisation des sols générée par les équipements commerciaux soumis à autorisation d’exploitation commerciale ».

Proposition de loi pour un moratoire sur les entrepôts de commerce en ligne (rejetée en commission parlementaire), campagnes militantes contre les projets d’entrepôts Amazon, notamment portées par les Amis de la Terre : le géant américain du commerce en ligne fait l’objet de dénonciations de plus en plus pressantes compte tenu de l’impact social, économique et environnemental désastreux de son modèle. Cette mobilisation légitime ne doit pas occulter la dépendance française à son ancêtre en dur, l’hypermarché.

https://bib.schreuer.org/revue-de-presse-memoire/grande-distribution-une-dependance-francaise-toujours-plus-forte.html
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