Gérald Decoster
Ce 18 avril, Laurent Dehossay recevait Pierre Leclercq, membre du Centre de Gastronomie Historique, collaborateur scientifique à l’Université de Liège, animateur de la chaîne YouTube L’histoire à pleines dents, pour évoquer l’histoire des grandes surfaces.
L’idée d’un magasin où se retrouveraient diverses catégories de marchandises, c’est à Aristide Boucicaut qu’on le doit. Dans les années 1860, c’est à Paris qu’il ouvre Le Bon Marché.
Pierre Leclercq raconte : "Boucicaut, au Bon Marché, va réussir à rogner sur tous ces prix en achetant en grande quantité et en rendant attractif son magasin par des roulements… Donc, tous les trois ou six mois, les collections vont changer, alors que le rythme habituel dans une boutique, c’est plutôt de deux ou trois ans… Il va rendre également son magasin attractif avec des promotions qui sont très intéressantes. Il va également envoyer des catalogues, directement chez les clientes… qui vont pouvoir commander de chez elle, c’est l’ancêtre du commerce en ligne !"
Un autre Parisien imagine un concept comparable et s’installe sur le tout neuf boulevard de Sébastopol, mais cette fois, c’est le domaine alimentaire qu’il vise. Félix Potin "va ouvrir la plus grande épicerie de Paris. Il va utiliser toutes ces nouvelles idées qu’Aristide Boucicaut a déjà appliquées dans le non alimentaire, il va les appliquer dans l’alimentaire et là, il va évoluer très rapidement".
Potin va produire lui-même nombre des produits qu’il vend, mais il va faire mieux encore : "pour ses pruneaux par exemple, il ne va pas se contenter de faire sécher des pruneaux pour les emballer, il va carrément acheter des terres agricoles pour faire pousser lui-même ces pruneaux…".
L’un de ses fils va encore aller plus loin : "il va acheter des vignobles en Algérie pour alimenter les Félix Potin en vins, ce qui fait qu’au début du XXe siècle, Félix Potin a un succès absolument phénoménal : il y a des centaines de succursales à travers le territoire".
En Belgique, les frères Jules et Édouard Delhaize innovent également, lançant, dans les années 1870-1880, un nouveau concept : "on va vendre à la fois des produits Delhaize et des produits locaux que le commerçant indépendant peut choisir lui-même, et là, c’est le système du franchisé qui est créé. Delhaize, à l’époque, va faire exactement comme Félix Potin : il va produire lui-même une bonne partie des produits qu’il vend dans les Delhaize".
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Dans les grands magasins, la révolution partira des États-Unis : Clarence Saunders ouvre le premier magasin libre-service. Dès 1916, il fonde les boutiques Piggy Wiggly "où on entre tout à fait librement, on ressort tout à fait librement, et surtout, on se saisit d’un panier à l’entrée… On se promène dans les rayons, on prend des marchandises soi-même et on les met dans le panier. Aujourd’hui c’est quelque chose qui nous paraît absolument normal et naturel… mais il y avait un véritable choc psychologique à l’époque pour les clients qui avaient cette habitude depuis toujours de s’adresser au vendeur !"
Si le concept marchera - les Piggy Wiggly existent toujours -, c’est un autre américain qui met au point les grands principes du supermarché. Michael Cullen fonde les King Kullen : "Ces supermarchés doivent se situer en périphérie, avec des parkings, parce que la classe moyenne ne vit plus nécessairement dans le centre-ville… Il va racheter un garage dans le Queens, à New York, il achète à bas prix parce que si on veut baisser les dépenses, il faut acheter des bâtiments bon marché. L’intérieur sera aménagé de façon sommaire, pour baisser les prix au maximum".
En Belgique, c’est en 1928 qu’Isidore Souweine et Jean-Baptiste van Ghijsel de Meise, créent Sarma, Société anonyme pour la revente d’articles de masse… "Ils sont les deux premiers capitaines d’entreprise belge à appliquer véritablement en grand le modèle américain… Le plus important à faire passer au public, c’est la baisse des prix. Ce qui est important également, c’est de faire passer le nouveau concept qui est celui du Prisunic, qui arrive des États-Unis, c’est-à-dire qu’on ne va plus organiser le magasin en fonction du rayon mercerie ou du rayon costume, mais ce sera le rayon à 3 francs, le rayon à 5 francs, le rayon à 10 francs, à 15 francs, à 20 francs… ".
En 1948, c’est Émile Bernheim (L’Innovation) qui engendre Uniprix, chaussée d’Ixelles à Bruxelles "qui a absolument tous les attributs du supermarché : c’est un libre-service, on y vend de l’alimentaire, essentiellement, mais aussi du non alimentaire, les produits domestiques les plus courants, on entre avec une autre grande innovation américaine : le Caddie !"
Des personnalités marquantes, dans le domaine des grands magasins en Belgique, il y en a eu beaucoup, tel François Vaxelaire (Bon Marché…)
Mais il en est un qui va, une fois encore, véritablement innover : Marcel Cauwe. "Le premier hypermarché européen, en 1961, a été créé en Belgique et non pas en France comme on le dit parfois… plusieurs milliers de mètres carrés, il ne s’agit même plus des 400 ou 600 m² qui existaient mais bien de 4000 à 9000 m² où on vend… de l’alimentaire mais aussi du non alimentaire, pas uniquement les produits ménagers courants comme c’était le cas dans les autres supermarchés mais de l’électroménager, des télévisions etc. Maurice Cauwe a d’ailleurs vendu dans son Grand Bazar (Anvers), en 1950, des télévisions, alors que la chaîne belge n’existait pas encore, c’est dire à quel point il pensait à l’avenir".
En Belgique, l’actualité brûlante depuis plusieurs semaines, démontre que le modèle ’supermarché’ est en perte de vitesse, un modèle à revoir…