Pour Mark Halle, ambassadeur au sein de la plate-forme Finance for Biodiversity Initiative, les gouvernements devraient, lors de la COP15 qui devrait se tenir en Chine en 2021, adopter une norme « positive pour la nature », plus ambitieuse que l’idée d’un simple « zéro perte nette ».
Propos recueillis par Marjorie Cessac
Mark Halle est ambassadeur au sein de la plate-forme Finance for Biodiversity Initiative.
Malgré le déclin alarmant de la biodiversité, le monde des affaires n’a pas encore pris la mesure de la catastrophe. Vous qui militez depuis près de quarante-cinq ans, sentez-vous que le vent est en train de tourner ?
Oui, depuis six mois, on perçoit enfin un certain frémissement. A l’instar de ce qui s’est passé pour le changement climatique il y a dix ans, l’opinion publique se mobilise et les entreprises commencent à prendre conscience du fait que la réglementation ne pourra pas rester en l’état. On observe également un intérêt grandissant de la finance, notamment de la part des réassureurs comme Swiss Re, pour les risques environnementaux. Il y a une profusion de congrès et de rapports à ce sujet.
Comment convaincre les dirigeants ?
Il faut se battre sur tous les fronts. Tant sur celui de la demande des consommateurs qu’aux niveaux législatif et judiciaire. Et créer de multiples pressions pour que la destruction de la nature ait désormais un coût et que le monde des affaires n’ait plus intérêt à investir dans de tels projets. En 1969, aux Etats-Unis, a été voté le National Environment Act, une loi en faveur de l’environnement que personne ne prenait réellement au sérieux et bafouait sans vergogne, jusqu’à ce qu’il apparaisse qu’il devenait moins coûteux de le respecter que de l’ignorer !
Quels types de réformes sont à votre avis nécessaires ?
A l’occasion de la COP15 de la Convention sur la diversité biologique qui doit se tenir l’an prochain, les gouvernements feraient à notre avis un geste fort s’ils adoptaient une norme « positive pour la nature », plus ambitieuse que l’idée d’un simple « zéro perte nette », qui contraindrait les bailleurs de fonds et les entreprises à mener des actions de restauration en faveur de la biodiversité. Des flux de plusieurs milliards de dollars issus de capitaux privés pourraient être réorientés à cette fin. Sur le plan juridique, les gouvernements pourraient également introduire dans leur législation ou constitution la reconnaissance du statut de personne vivante pour la nature. La Nouvelle-Zélande [qui a conféré au fleuve Whanganui le statut d’entité vivante en 2017] et plusieurs autres pays l’ont fait. En Equateur, les droits de la nature sont désormais inscrits dans la Constitution et peuvent être défendus dans les tribunaux.
Selon vous, la finance reste un des principaux leviers d’action. Pourquoi ?
Si nous ne parvenons pas à aligner le système financier sur ces objectifs de sauvegarde de la biodiversité, nous n’y arriverons pas. Pour créer un sursaut, il faudrait que soit élargie aux institutions financières la notion de « responsabilité », afin qu’elles soient aussi exposées que les entreprises qu’elles financent en cas de dégradation de la biodiversité. Pour l’heure, ce n’est absolument pas le cas. Enfin, s’attaquer à la finance permet de débusquer les complicités des banques dans le trafic illégal quand elles financent, par exemple, les avions ou les bateaux transportant les marchandises.
Selon le rapport de la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), l’agriculture productiviste présente l’impact négatif le plus important. Que faut-il faire dans ce domaine ?
Malheureusement, tout le monde sait que la perte de biodiversité provient en partie de l’utilisation de pesticides et de fertilisants chimiques. A ce sujet, seuls les gouvernements peuvent imposer des réglementations et ne pas se laisser influencer, comme on l’a vu dans le cas des néonicotinoïdes [dont l’utilisation est réautorisée dans les cultures de betteraves jusqu’en 2023], par de puissants lobbies.
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Certains scientifiques évoquent la nécessité de protéger 30 % à 50 % des terres mondiales. Qu’en pensez-vous ?
A mon sens, ces propositions émanent de pays riches qui ne tiennent pas compte de la réalité du monde en développement. Des millions de km2 de terres dégradées pourraient être récupérés. Des pays pauvres pourraient, par exemple, réduire leur endettement en échange de réalisations en faveur de la biodiversité. Un projet pilote est en cours de réflexion au Pakistan : l’idée serait d’y planter 10 milliards d’arbres, en échange d’une baisse des taux d’intérêt sur sa dette externe.