Alors que la DPR prévoyait « la dissuasion de la création et de l’extension des centres commerciaux en périphérie », le gouvernement wallon a accepté celui de Philippeville, refusé par le fonctionnaire délégué et celui des implantations commerciales.
Stéphane Vande Velde
En Wallonie, quand trois avis négatifs sont émis par le fonctionnaire délégué et fonctionnaire des implantations commerciales, il est donc possible de construire un centre commercial. Cela se passe à Philippeville. Dans cette petite ville, coincée à mi-chemin entre Charleroi et Couvin, un petit centre commercial de 4.900 m2 existe déjà. Il porte le nom de F’lip Park et le promoteur immobilier Equilis a fait la demande d’agrandissement de ce centre commercial de 19.220 m2, pour le porter à un peu moins de 25.000 m2. Demande retoquée à plusieurs reprises avant finalement de recevoir l’aval du gouvernement wallon en mars dernier. De quoi relancer le débat sur l’utilité de ces petits centres commerciaux, comme on en prévoit notamment à Ans, un business model pourtant proche de la rupture à la suite de la faillite de quelques acteurs comme Casa. Et de quoi s’étonner étant donné que la déclaration de politique régionale (DPR) affirmait que « le gouvernement dissuadera la création et l’extension des centres commerciaux en périphérie des centres-villes ».
Mais revenons à cette jurisprudence philippevillaine. Ce projet de centre commercial avait été sèchement critiqué dès décembre 2022 par l’observatoire du commerce. L’argumentaire est implacable. « Le projet entraîne une explosion de mètres carrés commerciaux (doublement de l’offre pour la commune) et est disproportionné à l’endroit concerné. » Surtout étant donné que la population de Philippeville ne s’élève qu’à 9.381 habitants, avec une zone de chalandise limitée à 46.000 habitants. « Le type d’offre proposé est similaire à celui que l’on rencontre dans les autres complexes commerciaux de ce type. De surcroît, Philippeville est située entre Charleroi (27 km) et Couvin (18 km), ce qui permet aux habitants de satisfaire leurs besoins ponctuels. L’offre n’est pas spécifique et n’apporte pas de plus-value significative pour les consommateurs philippevillains. » Se basant sur cet avis, le fonctionnaire délégué et celui des implantations commerciales de la Région wallonne ont embrayé, pointant « une conception dépassée alors que le retail park n’a pas encore vu le jour. Les grands projets de développement commercial ne peuvent plus être conçus d’une manière aussi déconnectée de leur contexte local ».
« Jamais trop tard »
La Ville et Equilis ont pourtant décidé d’aller en recours. « On s’est dit : c’est ridicule, on a tout fait pour changer la nature du sol et on ne pourrait rien y faire », explique le bourgmestre de Philippeville, Jérémy De Martin. Car, pour ériger ce centre commercial, la Ville s’était montrée proactive, modifiant le plan de secteur pour faire d’une zone agricole une ZAC. La commission de recours composée d’un représentant des ministres Henry (Ecolo), Tellier (Ecolo), Borsus (MR) et Morreale (PS) a maintenu une première fois le refus, puis une seconde fois. Pour les mêmes raisons.
Fin 2024, Equilis et la Ville font un nouveau recours. Cette fois-ci devant une commission composée d’un représentant des ministres Desquesnes (Les Engagés), Coppieters (Les Engagés) et Jeholet (MR). Et miracle : le projet est approuvé ! Interpellé au parlement, le ministre François Desquesnes invoque le nouveau schéma de développement territorial (SDT) qui « identifie Philippeville comme un pôle d’ancrage sur le territoire wallon », « le sous-équipement d’offre commerciale patent », « la proximité du centre-ville, distant de 800 mètres » et la création de « 200 emplois ». Au Soir, François Desquesnes précise « qu’on ne doit pas toujours être d’accord avec l’avis de nos fonctionnaires. En termes de mobilité et de cohérence territoriale, il y avait des arguments recevables ». Ce qui fait bondir l’Ecolo Véronica Cremasco : « J’ai très peur que cela soit le premier d’une longue série. On repart pour de nouveaux centres commerciaux en périphérie en ouvrant la boîte de Pandore. Je croyais qu’on était tous d’accord de valoriser les centres-villes qui ont un taux élevé de cellules vides mais c’est l’inverse qui se produit avec des projets bloqués pendant dix ans qui sont octroyés par le gouvernement, faisant fi de toutes les analyses ».
Jean-Luc Calonger, le président de l’Association du management de centre-ville (AMCV), et fin analyste de l’impact des centres commerciaux, conteste aussi : « Il y a déjà une saturation de l’offre commerciale étant donné que la Wallonie est la région qui compte le plus fort ratio de m2 commerciaux par habitant. Ce centre commercial ne répond donc pas à une attente. Et donc, cela va se faire au détriment de l’offre existante. Désormais, comme il y a saturation, dès qu’on crée une offre, une autre disparaît. Dès lors, il ne faudra pas se plaindre par la suite de la multiplication de friches commerciales. Les magasins n’arrivent déjà pas à atteindre leur rentabilité. Les faillites qui se multiplient ne sont pas le fruit du hasard mais celui d’un business model qui est en train de s’effondrer. Mais, en Wallonie, on fait semblant de rien et on continue à créer des retail parcs. » Le bourgmestre, Jérémy De Martin comprend cet argumentaire et se défend. « Evidemment que cela aurait été mieux de développer ce projet il y a quinze ans quand ce type de zoning avait le vent en poupe. Ce n’est pas rassurant de voir des faillites comme Casa, je ne vais pas le cacher, mais ce n’est pas de ma faute si cela prend autant de temps. » Ou la version philippevillaine du « mieux vaut tard que jamais », pimentée du « peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ».