Les deux corapporteuses de la mission parlementaire d’information sur l’artificialisation des sols ont visité, jeudi, le site de Fives Cail, à Lille, l’un des plus grands projets de réhabilitation de friche en France.
Par Matthieu Goar (Lille, envoyé spécial)
Ce bâtiment-là fait 500 mètres de long et 33 mètres de haut. Au loin, un chat noir se faufile entre les cubes de béton et les grands poteaux qui soutiennent un toit troué. « C’est une cathédrale laïque. Enfant de la sidérurgie, j’étais émue, la première fois que j’y suis entrée. » Jeudi 30 janvier, Fabienne Duwez, plans dans une main et cigarette électronique dans l’autre, fait visiter l’un des halls de l’ancienne usine Fives Cail, haut lieu de l’histoire industrielle du Nord et de la France, située dans un quartier populaire de Lille. Des décennies durant, des milliers d’ouvriers y ont fabriqué des locomotives, les ascenseurs de la tour Eiffel, la charpente de la gare d’Orsay… L’Internationale, composée par l’un de ses travailleurs, Pierre Degeyter, a été chantée pour la première fois sur ces pavés.
En 2027, au même endroit, le public pourra déambuler dans un parc. Pour planter chaque arbre, il faudra percer la dalle, capable, à la grande époque, de résister à des masses de 800 tonnes au mètre carré. « Tout est atypique, mais c’est ce qui fait le charme du lieu. Quand une industrie se retire, soit vous démontez tout, soit vous composez avec la mémoire du lieu et des habitants. C’est ce qu’on essaie de faire », poursuit Fabienne Duwez, directrice générale de la Soreli, la société de rénovation et de restauration de Lille.
Devant elle, Sandrine Le Feur, députée (Renaissance, groupe Ensemble pour la République) du Finistère, et Constance de Pélichy, députée (LIOT) du Loiret. Les deux élues, corapporteuses de la mission d’information sur le zéro artificialisation nette (ZAN), sont venues comprendre les immenses défis déjà relevés par Fives Cail, l’un des plus grands projets de réhabilitation d’une friche en France. « Un bébé à 162 millions d’euros », glisse Mme Duwez.
Ne pas consommer de nouvelles terres
Depuis que la Métropole européenne de Lille (MEL) a repris en main les vingt-cinq hectares du site, en 2007, neuf ans après la fin de l’activité, un lycée hôtelier, des restaurants, une microbrasserie, une école de design se sont déjà installés. Et une piscine va bientôt sortir de terre.
« Comment vous avez financé tout ça ? », interroge Sandrine Le Feur, par ailleurs présidente de la commission du développement durable de l’Assemblée nationale. « Quand vous intervenez sur des friches industrielles, ça coûte cher. Il faut deux ans pour désamianter chaque endroit, sabler pour déplomber… Soit 21 millions d’euros, rien que pour dépolluer. Si vous ne prenez pas en compte tous les surcoûts que ça engendre, c’est mort. Il faut de l’accompagnement, la volonté des pouvoirs publics », répond la maîtresse d’œuvre. Les collectivités ont mis en effet 124 millions d’euros sur la table. Une partie du foncier a été valorisée avec la construction de 500 logements, et 530 doivent encore sortir de terre.
Réhabiliter pour ne pas consommer de nouvelles terres… Dans le froid de l’hiver, les députées se retrouvent plongées au cœur des enjeux du ZAN. Depuis le vote de la loi « Climat et résilience » du 22 août 2021, la France s’est engagée à diminuer de moitié sa consommation d’espaces naturels à l’horizon 2031, pour passer de 250 000 hectares à 125 000 hectares sur une décennie, avant d’atteindre la neutralité en matière d’artificialisation en 2050.
A l’intersection de mille strates administratives, des enjeux de société et des intérêts économiques, la sobriété foncière, cruciale pour l’écologie, est un sujet explosif. Dénonçant des injonctions contradictoires entre cet horizon et les impératifs du développement industriel, beaucoup de maires se plaignent d’un calendrier trop ambitieux. « A la métropole de Lille, depuis 2000, à chaque PLU [plan local d’urbanisme], nous avons divisé au moins par deux la consommation de foncier. Le problème, c’est que nous avons besoin de 6 200 logements en plus par an », résume Francis Vercamer, vice-président de la MEL, lors d’une réunion à la préfecture de région devant les députées.
A ses côtés, Pierre Duponchel, directeur du syndicat mixte Flandre et Lys, évoque « les grosses entreprises qui ont besoin de se développer, comme Bonduelle et Danone ». « Laissons les territoires proposer des stratégies en fonction des projets », lâche-t-il.
Et beaucoup de maires restent accrochés à leurs prérogatives, même ceux qui n’ont pas eu besoin de construire depuis des années. « A un moment donné, nous sommes bien obligés de fixer des objectifs et les dates, sinon comment fait-on ?, interroge Sandrine Le Feur. Si les élus étaient jugés sur leur façon de rendre leur territoire plus résilient, tout changerait. C’est un changement culturel qui est nécessaire. »
Un détricotage important
La mission d’information de l’Assemblée nationale va poursuivre ses auditions pendant encore plusieurs semaines et espère concrétiser ce travail par le dépôt d’une proposition de loi pour mieux accompagner les élus.
Mais une course de vitesse s’est enclenchée avec le Sénat, qui s’est emparé du sujet depuis des mois. C’est un « bon objectif », mais qui pose une vraie « question anthropologique », analyse Jean-Baptiste Blanc, sénateur (Les Républicains, LR) du Vaucluse, rappelant les mots de l’ancienne ministre déléguée au logement, Emmanuelle Wargon, dénonçant, en 2021, l’impasse du « modèle du pavillon ». Une petite phrase qui avait irrité beaucoup d’élus locaux.
En 2023, la chambre haute du Parlement, qui se voit en caisse de résonance des préoccupations de la ruralité, s’attaque au sujet. Pour aider les « oubliés de la République qui n’ont pas d’ingénierie et pas assez d’aide des services déconcentrés », selon M. Blanc, une première proposition de loi de simplification est votée cette année-là, avec le soutien du gouvernement. Elle garantit à chaque commune un hectare à consommer d’ici à 2030, ce qui complique les stratégies régionales qui commençaient à se dessiner. Un premier coup de canif qui n’empêche pas Laurent Wauquiez, alors président (LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes, de dire, dès l’automne 2023, qu’il n’appliquerait pas cette loi « ruralicide ».
Puis les sénateurs Jean-Baptiste Blanc et Guislain Cambier (Union centriste, Nord) ont déposé une nouvelle proposition de loi, à l’automne 2024. Le terme « ZAN » y est remplacé par celui de « Trace », pour « trajectoire de réduction de l’artificialisation concertée avec les élus locaux ». Surtout, ce texte propose d’abroger l’objectif intermédiaire de réduction de moitié de l’artificialisation en 2031.
Un détricotage important, selon les opposants écologistes et les défenseurs de l’environnement. « Beaucoup d’élus considèrent qu’il n’y a pas assez de différenciation et un centralisme trop fort exercé par les régions », explique le sénateur, qui a déjà visité 80 départements pour écouter la parole des maires, et qui s’est rendu, mardi 28 janvier, à Matignon, où l’on se montre ouvert à la discussion. « L’objectif est bon, mais il y a un problème de méthode. Nous demandons de faire confiance aux maires qui ne peuvent pas appliquer l’objectif de 2030 mais qui s’engageront à le faire », résume-t-il. Son idée est de contractualiser avec une clause de suivi de l’avancée tous les trois ans. A l’époque premier ministre, Michel Barnier avait annoncé qu’il soutiendrait cette initiative. « Nous devons faire des contre-propositions et, ensuite, Matignon devra trancher », rétorque Constance de Pélichy.